Dans les années 1970, face à la multiplication des personnes entraînées vers l’exclusion, des travailleurs sociaux décident de dépasser les approches traditionnelles d’accompagnement social et créent des activités économiques accessibles aux personnes éloignées de l’emploi, devenant des entrepreneurs d’un genre nouveau. Une expérience utile à analyser à l’heure d’un nouveau plan contre la pauvreté.

L’invention de l’insertion par l’activité économique

Jean-Guy Henckel se rappelle :

« Une idée nouvelle, en apparence saugrenue, a germé dans différentes régions dans les années 1970. Puisque beaucoup de ceux qui voulaient travailler ne trouvaient pas d’emploi, nous allions, nous les travailleurs sociaux, créer des entreprises pour eux.

Nous procédions par bricolage, comme toujours dans l’innovation sociale : l’un de nous avait été menuisier, nous avons décidé de nous lancer dans la menuiserie. Nos interlocuteurs de la DDASS ont ouvert des yeux ronds lorsque nous leur avons présenté notre business plan, mais Ils ont montré une grande ouverture d’esprit et nous ont appuyés. »

Cette première expérience leur apprend à gérer une entreprise, à prendre en charge des personnes en difficulté devenues des salariés, à soigner la communication vers les clients… de quoi les faire prendre au sérieux par les patrons, qui les regardaient de haut.

Un Jardin de Cocagne, quelle drôle d’idée !

Après l’instauration du RMI en 1988, le Doubs, comme beaucoup d’autres régions, doit faire face à un afflux imprévu d’agriculteurs. Jean-Guy Henckel envisage de créer une entreprise agricole, mais cela représente un investissement colossal.

« Un ingénieur agronome me signale l’existence, aux États-Unis, de circuits courts de distribution pour les produits de la terre. L’idée, née au Japon, s’était diffusée jusqu’en Suisse, et, près de Genève, des maraîchers vendaient leur production à une association de citadins versant en début d’année une somme correspondant à un panier de légumes par semaine. Le concept de Jardin de Cocagne est né de la rencontre entre cette pratique et la notion d’insertion par l’activité économique.

Mes interlocuteurs du conseil général et de la Préfecture sont à nouveau déconcertés quand je leur présente ce projet, mais comme notre association a déjà fait ses preuves, ils misent quelques milliers de francs pour voir. »

Il réunit d’autres financements de bric et de broc, loue des terres et achète du matériel pour pas cher. Il diffuse une centaine de tracts à Besançon pour recruter des familles prêtes à payer 2 500 F par an pour un panier hebdomadaire de légumes bios, et trouve en un temps record les 60 familles dont il a besoin. Il embauche une dizaine de RMIstes, encadrés par des techniciens qualifiés. Un principe fondateur est de pratiquer la mixité sociale : des femmes et des hommes de 18 à plus de 60 ans, des nationalités différentes, des types d’exclusion variés.

Les exclus s’impliquent, renaissent, se socialisent. Au bout de quelques mois, l’Agence France Presse écrit : « À Besançon, des exclus cultivent des légumes bios et les distribuent à des adhérents-consommateurs. » En quelques semaines, tous les médias nationaux viennent les interviewer. Après un passage au 20 heures de TF1, les premiers jardiniers sont sans cesse photographiés ou filmés.

Le réseau Cocagne

Dans toute la France, des travailleurs sociaux, des agriculteurs, des chefs d’entreprise, etc., ont envie de reproduire l’expérience. Les Jardins de Cocagne essaiment en laissant aux opérateurs des libertés pour adapter le projet au contexte, mais en leur imposant une charte avec quatre principes intangibles :

  • embaucher des personnes en difficulté dans des conditions valorisantes et favoriser leur retour à l’emploi durable ;
  • respecter le cahier des charges de l’agriculture biologique et faire certifier la production ;
  • commercialiser une partie de la production via un réseau d’adhérents-consommateurs ;
  • s’inscrire dans le secteur professionnel local de l’agriculture et du maraîchage.

Une structure nationale, le réseau Cocagne, est créée en 1999. Jean-Guy Henckel l’anime (jusque fin 2017) pour assurer l’unité de la démarche et offrir des services (formation des cadres, outils d’optimisation de la production, développement d’activités nouvelles).

Une référence

Une centaine de jardins de Cocagne emploient aujourd’hui 4 000 salariés en insertion. Chaque semaine, 20 000 familles reçoivent leur panier de légumes biologiques. Les Jardins de Cocagne sont même devenus une référence en management.

« Une quarantaine de DRH sont venus visiter un Jardin de Cocagne. Ils étaient stupéfaits de voir que des personnes qu’ils n’auraient jamais embauchées avaient un absentéisme inférieur à celui dans leurs entreprises. Le management que nous pratiquons repose sur des ingéniosités quotidiennes : l’encadrant sait qu’il faut éviter d’envoyer Untel et Untel dans le même champ avec une pelle et une pioche ; il veille à ce qu’une dame dépressive soit dans la même équipe qu’une très enjouée, etc. Ce n’est pas toujours facile, surtout s’il faut faire cohabiter 17 nationalités, mais la difficulté nous oblige à déployer des trésors d’ingéniosité. »

La question du retour à l’emploi

Une difficulté tient au fait que les séjours des personnes en insertion sont limités à deux ans et que les organismes sont jugés sur le taux d’insertion des publics qu’ils prennent en charge.

« Quelle chance un homme de 58 ans, alcoolique et analphabète, a-t-il de retrouver un emploi dans une entreprise normale ? Pour nos encadrants, après avoir passé des mois à aider quelqu’un à se libérer de l’alcoolisme, à régler ses problèmes avec la justice, son surendettement, et l’avoir vu retrouver le sourire, c’est décourageant de devoir le “larguer” et de le voir plonger en quelques semaines. »

Les Jardins de Cocagne ont été inventifs et ont fortement investi dans l’accompagnement de cette phase délicate. Un tiers des personnes les quittent avec un emploi, souvent ailleurs que dans le maraîchage. Environ 20 % s’orientent vers des formations préqualifiantes ou qualifiantes. Pour les 20 à 25 % qui ne peuvent accéder ni à un emploi ni à une formation, des solutions sont cherchées pour leur permettre de vivre décemment, comme la prise en charge par la Cotorep en cas de handicap mental. Pour les plus atteints, ont été créés trois lieux de vie communautaires, avec appartements individuels et activités professionnelles collectives, où ils peuvent mener une vie décente. Enfin, de vraies entreprises coopératives produisant des légumes bios ont été créées, qui accueillent des personnes formées ou ceux qui veulent devenir encadrants.

Pour les cas difficiles, l’Administration peut accorder des dérogations sur la durée des contrats d’insertion, mais les pratiques varient d’un fonctionnaire à l’autre et c’est un facteur de fragilité pour les organisations d’insertion : toutes n’ont pas l’expérience et l’aura des Jardins de Cocagne.

Certains entreprenants peuvent ainsi réussir ce que des entrepreneurs qualifiés n’essaient pas : employer des gens considérés comme non employables. Cette aventure souligne également le trait n°8 du Manifeste des entreprenants : l’entreprenant mène souvent son action avec l’esprit d’un… jardinier.

Pour découvrir la richesse inventive des Jardins de Cocagne, voir le compte rendu de l’École de Paris du management La solidarité est dans le jardin.


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