Il est des entreprenants capables de soulever des montagnes en s’appuyant sur le meilleur des capacités individuelles et collectives des hommes. Il s’agit souvent de sportifs ou de grands aventuriers relevant des défis situés aux confins du possible… mais, depuis plus de vingt ans, c’est un autre management de l’extrême que développe Jean-Marc Sémoulin, à 40 km de Paris.

 Faire société

En vingt ans, Jean-Marc Sémoulin, qui avait créé aux Mureaux (78) une association pour envoyer régulièrement un camion humanitaire en Bosnie, a progressivement transformé son association en chantier d’insertion. Le taux de réinsertion y dépasse 80 % malgré des situations initiales extrêmement difficiles. Certains sortent de vingt ans de prison avec une image dégradée d’eux-mêmes, sans diplôme ni réseau. D’autres sont des réfugiés qui ont tout à construire. Pour surmonter leurs énormes difficultés, Jean-Marc Sémoulin leur propose de retrouver la fierté et choisi de valoriser leurs compétences : un ancien chef de bande aura des qualités de manager, un voleur de voitures sera un as de la mécanique.

Pour le retour à l’emploi, les candidats sont testés pendant quatre mois, puis proposés à des entreprises, sans CV ni entretien d’embauche, sur la seule parole de l’association, qui prend en charge leur salaire pendant une semaine. Cela fonctionne le plus souvent : après vingt ans de prison, une personne est souvent décidée à rattraper le temps perdu.

L’ultime défi

Le département des Yvelines, après avoir pris acte des 80 % de remises en emploi réussies, interpelle un jour Jean-Marc Sémoulin : « Cela ne vous gêne-t-il pas de ne servir à rien ? » Trente personnes par an c’est, en effet, bien peu par rapport aux 150 nouveaux chômeurs.

« C’est un électrochoc car il est impossible de transformer en « usine à insertion » l’accompagnement individualisé réservé à une trentaine. Le déclic vient d’une conférence, qui explique que ce sont nos croyances qui guident nos décisions. Si elles sont fausses, nous faisons de mauvais choix. Puis le conférencier parle de l’aura de la France pour sa gastronomie, mais également de la réputation déplorable de son accueil. Pour le Français moyen, les touristes se rendent là où il part en vacances, jamais là où il réside. Je me reconnais dans ce portrait, mais si j’avais tort ? Si des touristes venaient aux Mureaux, que cela changerait-il ? »

Mais quel tourisme inventer aux Mureaux, une ville emblématique de toutes les relégations ? L’idée vient de s’inspirer du Puy du Fou, qui a créé de toutes pièces l’attractivité de sa commune. Faire de même aux Mureaux suppose que tous les quartiers s’engagent volontairement. La bonne réputation de Jean-Marc Sémoulin dans tous les milieux lui permet de jouer le rôle de catalyseur.

Les cuisines du monde et le sens de l’hospitalité

« Je pars à la rencontre de jeunes adeptes du rodéo : « Savez-vous que les Mureaux vont devenir touristiques ? » Après l’inévitable quart d’heure d’hilarité, leur imagination se met en marche. Il n’y a aucune raison de venir aux Mureaux, encore moins d’y revenir… sauf pour goûter les plats des mamans. Nous découvrons qu’une application mobile, VizEat, organise des repas chez l’habitant. Avec nos 100 nationalités, nous pouvons faire découvrir les gastronomies et les cultures du monde entier. Cette plateforme permet de régler d’avance les questions d’argent, la transaction se faisant en ligne, et de responsabiliser les habitants puisque le visiteur note ses hôtes et la qualité de son expérience. »

Un dirigeant de Sodexo est invité à dîner avec plusieurs anciens détenus. Il recommande l’expérience au responsable de la RSE de Renault, qui la recommande au directeur de l’usine de Flins, proche, qui n’avait jamais traversé Les Mureaux. Il s’aperçoit au cours du repas qu’il a laissé un ordinateur sur la banquette de sa voiture, mais à la fin de la soirée, sa voiture et son ordinateur l’attendent, ce qui n’aurait sans doute pas été le cas à Paris. Le bouche à oreille est lancé.

La fabrique de la fierté

Plus de 250 idées sont collectées pour faire des Mureaux une véritable ville-monde. Des Mauritaniens, ouvriers chez Renault, sont d’anciens chameliers : on pourrait proposer des promenades à chameau avec découverte des traditions de la Mauritanie et de sa gastronomie. On pourrait également faire des tours d’immeubles les plus hauts murs d’escalade de la région parisienne, en confiant l’accueil des sportifs à d’anciens sherpas tibétains qui en profiteraient pour parler de leur pays et faire goûter leur cuisine.

Le plus grand aérodrome d’Europe est situé aux Mureaux. Ses adhérents, pour la plupart des dirigeants d’entreprise parisiens, ont accepté d’organiser des baptêmes de l’air à un prix modéré, 30 euros, survolant le parc de Thoiry, ses éléphants et ses girafes. Les jeunes des quartiers en ressortent euphoriques, convaincus que leur ville est belle. Les pilotes partagent avec eux un moment de joie et délaissent quelques préjugés.

Avec l’aide de l’incubateur La Ruche Factory sont accueillis des porteurs de projets, la ville proposant un écosystème de testeurs potentiels susceptible de faciliter leur lancement. Voici même que les habitants lèvent 25 000 euros en crowdfunding pour financer l’étude de la création d’un téléphérique urbain : http://tudigo.lesmureaux.top.

Un nouveau vivre-ensemble très communicatif

Tous les mois, une rencontre fait le point sur les initiatives en cours et prévues, et des habitants peuvent y présenter un projet en trois minutes. Des  Journées du vivre-ensemble réunissent 650 personnes pendant dix heures dans une salle des fêtes, y compris des communautés qui s’ignorent en temps normal : Marocains et Sahraouis, élus de droite et de gauche, imams et prêtres.

En un an, la ville a suscité plus de cent articles positifs.

« Quelques indices révèlent que la ville a changé. Hier, quand nous voyions des poubelles déborder, nous pestions contre la mairie. Aujourd’hui, nous ramassons les détritus pour donner aux touristes une belle image de la ville. Cette dynamique est contagieuse et le taux d’incivilités a considérablement baissé. BFM Paris nous a consacré un magnifique reportage, relatant un baptême de l’air et un repas chez l’habitant. La journaliste avait les larmes aux yeux : elle s’était découvert une deuxième maman aux Mureaux. »

La place manque ici pour montrer la richesse des initiatives lancées et la rare clairvoyance de Jean-Marc Sémoulin. En lisant le compte rendu de la séance de l’École de Paris, « Le pari fou du plein emploi par le tourisme … aux Mureaux », on comprendra que les participants aient eu le sentiment de recevoir une leçon de management d’une force rare. Elle revisite en effet de nombreux thèmes de l’entrepreneuriat classique : engagement personnel, adaptation au terrain, inventivité, opiniâtreté, obsession de faire (re)naître la fierté chez tous les interlocuteurs, révéler les talent, faire grandir l’autre.

Voir aussi son intervention TedX :

 


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