Les projets d’insertion de personnes en difficulté sont bien perçus sur le plan moral, mais moins sur le plan économique. On les assigne à la sphère sociale, c’est-à-dire à la réparation des dégâts de l’économie, rarement à la sphère économique et à la réussite entrepreneuriale et industrielle. Pourtant, des exemples comme celui de Vitamine T montrent un professionnalisme et une ingéniosité qui devraient changer le regard porté sur ces aventures humaines et économiques.

André Dupon, après avoir vécu heureux chez les Orphelins et apprentis d’Auteuil, a voulu rendre à la société ce qu’elle lui avait donné. Travailleur social auprès du juge pour enfants du tribunal de Lille, il ne peut rester inactif face à la croissance vertigineuse du chômage à la fin des années 1970. En 1978, il crée Vitamine T, qui a pour but de réinsérer les chômeurs dans la vie active.

De la compassion à la professionnalisation

Portrait de André Dupon

L’aventure commence dans l’euphorie. Des entreprises du Nord lui font confiance, des retraités de la Banque de France déploient des collecteurs de monnaie dans les aéroports pour financer des formations, etc. Dans cette ambiance, André Dupon innove tous azimuts, mais rencontre nombre d’échecs, et se rend vite compte que la bonne volonté ne suffit pas. Travailleur social formé aux hommes et non aux chiffres, il décide de se former sérieusement.

Il apprivoise les méthodes de management et dégage une vision : il faut explorer des niches économiques originales et porteuses pour s’affranchir des financements publics et construire un modèle durable et professionnel. Par ailleurs, les personnes à accompagner étant uniques, il faut leur offrir une palette d’activités la plus large possible. Ainsi voient le jour des entreprises de propreté, d’entretien d’espaces verts, de BTP, de services, et le groupe doit grandir rapidement pour augmenter son impact. Comme dans l’économie traditionnelle, des opportunités jaillissent et, en 2008, il saisit une occasion unique qui change tout.

Un pari fou qui fait changer d’échelle

Une usine Thomson de la banlieue lilloise doit fermer. Il reste 130 salariés sur les 8 000 de son apogée. Certains se rendent toujours à l’usine, n’ayant pas annoncé leur licenciement à leurs familles. André Dupon, alerté par les autorités locales, a une idée folle : transformer l’usine en start-up de traitement des déchets électroniques. Il propose au tribunal de commerce de Nanterre de racheter l’ensemble pour 1 euro symbolique et de reprendre les 130 salariés. Trois projets concurrents proposent tous, classiquement, de démonter la friche.

« J’avais pris des contacts avec de grands groupes et avais obtenu du ministère du Travail que les anciens salariés perçoivent leur allocation chômage quelques mois supplémentaires, le temps que nous trouvions un modèle économique viable pour les embaucher en CDI. Contre toute attente, le tribunal de commerce a retenu notre dossier. Inutile de dire que j’ai passé une nuit difficile car nous faisions un pari insensé. Les employés me prenaient d’ailleurs pour un patron exotique : ils avaient construit des appareils électroménagers pendant des décennies, voilà qu’ils devaient les détruire ! L’expérience a réussi au-delà de nos espérances. »

L’entreprise créée en 2008 traitait 4 000 tonnes de déchets électroniques par an ; aujourd’hui, elle en traite 100 000 pour un chiffre d’affaires de 18 millions et un bénéfice de 2,3 millions d’euros. Elle a provoqué une croissance fulgurante du Groupe, passé de 600 à 4 000 salariés, avec aujourd’hui 18 filiales spécialisées et un chiffre d’affaires global de 80 millions d’euros.

Les deux tiers des salariés sont en parcours d’insertion, 62 % trouvent un emploi stable à l’extérieur ou décident de suivre une formation, les autres pouvant rester chez Vitamine T. Rejointe par 1 000 personnes par an, c’est la plus grosse entreprise d’insertion de France. Les financements publics se limitent à 13 % et rémunèrent des éducateurs et des conseillers qui aident les personnes en insertion.

Une innovation sociale permanente

Ce succès tient aussi à l’innovation sociale. Vitamine T est sans cesse en quête de méthodes pour aider les exclus à reprendre en main leur destin. Ainsi, le programme 1 000 emplois, 1 000 destins, remporté auprès du ministère du Travail et financé à 50 % par Vitamine T, va-t-il disséminer des équipes de coaches dans les zones difficiles, jusqu’au au pied des cages d’escalier ou dans les bars à chicha, pour proposer aux jeunes de tester un emploi : le schéma traditionnel – formation, contrat aidé, accès à un emploi durable – ne fonctionne plus auprès d’individus ballottés de difficulté en difficulté.

L’histoire aurait pu se résumer à une remarquable aventure entrepreneuriale issue du monde de l’ESS, mais elle va bien au-delà.

Un modèle capitalistique original

Car André Dupon poursuit un but, ranimer l’étincelle chez ceux qui se pensent exclus à jamais du travail et de la société, et il ne veut pas que les préoccupations financières l’en détournent.

Tout d’abord, puisqu’il vise une activité industrielle, il lui faut trouver des capitaux, problème sur lequel butent les associations et les coopératives. Des entreprises privées sont associées comme actionnaires dans huit filiales, en renonçant à percevoir des dividendes et à sortir du capital. Au début, elles l’ont fait pour des raisons compassionnelles ou pour afficher une politique RSE. Maintenant, elles y trouvent également leur intérêt parce qu’elles cherchent à recruter et que Vitamine T les y aide, ou encore parce qu’elles doutent de pouvoir prospérer dans un environnement qui se délite. En tout cas, les offres de partenariat se multiplient. De même, les diplômés postulent toujours plus nombreux. Les banques coopératives, ainsi que France Active, acteur de l’épargne solidaire, appuient la démarche.

Une gouvernance pour tenir fermement le cap social

Combiner performance économique et insertion sociale ne va pas de soi : il faut parfois prendre des décisions économiques au détriment du social. Ainsi, le marché de deux entreprises du Groupe s’est effondré et il a fallu licencier des collaborateurs permanents. Pour André Dupon, il faut avancer sur une ligne de crête sans compromission, et c’est le dispositif de gouvernance qui le permet.

Le Groupe est détenu par une association de loi 1901, garante de sa vision et de sa stratégie. Elle est présidée par un des fondateurs, Pierre de Saintignon. Son conseil d’administration est composé pour moitié de patrons du Nord imprégnés d’un modèle social, ainsi que du recteur de l’université catholique de Lille, d’un sociologue, de deux philosophes et de trois dirigeants d’associations de travail social. Elle possède une SASU qui fait fonction de holding gérant les 18 filiales. André Dupon en est le président exécutif depuis près de quinze ans sans être propriétaire d’une seule action. Dans ce rôle, il est soumis à un conseil de surveillance nommé par le conseil d’administration de l’association. Enfin, un comité d’éthique accueille des universitaires et des patrons d’industrie.

Un entrepreneur classique n’aurait pas suscité un tel dispositif, mais, pour André Dupon, il l’aide à garder le cap social et évitera que ses successeurs ne soient tentés, ou contraints, d’en distraire l’impact social. Par précaution, il a mis en chantier la création d’une fondation sur le modèle suédois des fondations actionnaires, qui sanctuarise les capitaux de manière irrévocable et incessible. Elle remplacerait l’association faîtière.

Vitamine T montre qu’un groupe non centré sur le profit peut connaître un taux de croissance vertigineux tout en gardant son ADN, même dans des activités à forte intensité capitalistique. Mais c’est à condition d’être ferme sur le professionnalisme et clair sur l’impact sociétal souhaité, de le faire partager à toutes les parties prenantes et de trouver la combinaison de véhicules institutionnels la plus adaptée.

Pour plus d’informations voir « Vitamine T : les secrets d’une insertion à grande échelle »

La rédaction de ce texte a bénéficié de la complicité de Christophe Deshayes.


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