On oppose classiquement les entrepreneurs du champ économique et leurs méthodes rationnelles pour répondre à des besoins solvables aux entreprenants du champ social et leur engagement émotionnel pour une cause rarement économiquement viable. Cette chronique a déjà montré que cette distinction ne tient plus, l’aventure Môm’artre en apporte un nouvel éclairage.

 Des besoins insondables

Que faire des enfants lorsque l’école est finie et que la journée de travail des parents se prolonge ? En région parisienne, les horaires professionnels des parents dépassent largement ceux de l’école. Lorsqu’ils n’ont pas les moyens de prendre une baby-sitter et qu’il n’y a pas de grands-parents disponibles, il est fréquent que l’enfant rentre seul de l’école dès le CP…

Chantal Mainguené, se trouvant devoir vivre seule à Paris avec deux enfants, est confrontée à cette question. Constatant que nombre de parents de son quartier du 18e arrondissement connaissent ce problème, elle lance l’initiative Môm’artre, après l’avoir validé par une enquête faite auprès de 130 familles.

Un projet à valeur ajoutée : l’éducation par l’art

Môm’artre ne répond pas à un simple besoin de garderie mais vise à développer un projet qui fait sens et enthousiasme ceux qui y prennent part. Elle accueille des enfants de 4 à 11 ans tous les jours après l’école jusqu’à 20 heures, ainsi que les mercredis et les vacances scolaires. Après le goûter et les devoirs, ils sont pris en charge dans une pédagogie fondée sur la pratique artistique. Des artistes professionnels (peintres, photographes, sculpteurs, comédiens, etc.) animent les ateliers. À la veille des vacances scolaires, le travail des enfants donne lieu à une exposition présentée aux parents. Ils travaillent en groupe, en mode projet, ce qui développe chez eux autonomie, confiance en soi, capacité à s’exprimer, vivre ensemble, citoyenneté et créativité. La formule est plébiscitée par parents et enfants.

Proximité et effet de réseau

Môm’artre est très attachée à la proximité et au vivre ensemble : ses antennes sont ancrées là où vivent les gens, ce qui favorise les rencontres entre des personnes qui ne se seraient probablement jamais parlé. Avec des cours du soir pour adultes, des ateliers parents-enfants le week-end, des sorties théâtrales et des repas de quartier, c’est aussi un vecteur de lien social. Par ailleurs, elle recrute prioritairement des artistes du quartier.

Pour favoriser la mixité sociale, elle propose des tarifs allant de 50 centimes à 10 euros de l’heure, selon les moyens des parents. Les enfants sont donc issus de milieux sociaux très variés mais, avec un prix de revient de 9 euros de l’heure par enfant, la péréquation économique est impossible sans subventions.

Voici donc une création qui répond de façon ambitieuse à un besoin majeur d’aujourd’hui en apportant une véritable valeur ajoutée et un ancrage local propice à bien des effets positifs. Pourtant, comme pour de nombreux projets de l’économie classique, rendre solvable ce besoin a été long et difficile.

Rendre solvable un besoin : les débuts de Môm’artre

« Lorsque j’ai frappé à la mairie du 18ème arrondissement, en 2000, je pensais naïvement que tout serait facile. La maire du 18° était enthousiaste mais la question des moyens s’est révélée compliquée, sans parler de la réglementation des centres aérés – des artistes s’occupant d’enfants, on n’avait jamais vu ça ! Je voulais m’adresser à toutes les familles et tenais absolument à ce qu’elles paient en fonction de leurs revenus. Grâce au soutien de la mairie, Paris Habitat, bailleur de la Ville de Paris, pourtant méfiant à l’égard des associations, nous a loué un local. La Fondation Vivendi nous a aidés pour les travaux, et la caisse d’allocations familiales m’a remboursée, un an plus tard, d’une partie des fonds que j’avais avancés.

Au printemps 2001, lors de nos premières portes-ouvertes, de nombreux parents sont arrivés avec des chèques pour réserver leur place. Le 10 septembre, nous sommes quatre, dont deux retraités bénévoles, pour accueillir vingt enfants de trois écoles du quartier, l’une classée ZEP, l’autre socialement mixte et la troisième plus favorisée. »

Pour faire reconnaître le projet, Chantal Mainguené frappe à toutes les portes. Pendant deux ans, elle consacre tout son temps à Môm’artre à titre bénévole, travaillant en parallèle en télétravail. La Ville de Paris donne une première subvention, puis la caisse d’allocations familiales accorde l’agrément de centre de loisirs et un petit financement : 50 centimes par enfant et par heure. Pour être moins hors norme, Môm’artre demande à ceux qui y travaillent de passer le BAFA, (brevet d’aptitude aux fonctions d’animateur), de toute façon très utile. En 2002, un artiste fortement impliqué est recruté en contrat emploi-jeune.

Les difficultés du passage à l’échelle

L’association se construit au rythme des rencontres et des subventions.

« Me croirez-vous si je vous dis que nous finançons Môm’artre avec 150 lignes de subvention ? Il m’a fallu un peu de temps pour m’orienter dans le millefeuille administratif français…  Savoir qui finance quoi est bien plus compliqué que de remplir les dossiers de demande. »

Elle est pressée de créer d’autres antennes, mais il faut, à chaque fois, trouver un local, des subventions, créer une bonne intelligence avec les écoles, et il est plus compliqué d’obtenir des financements pour recruter des “commerciaux“ que pour soutenir un projet ficelé. Soutenue en 2007 par Ashoka, qui aide les entrepreneurs sociaux à changer d’échelle, elle ouvre en 2009 une antenne dans le 20ème arrondissement. En 2015 la Fondation la France s’engage l’aide à recruter trois développeuses, – en régions PACA, Pays de la Loire et Île-de-France hors Paris, ce qui facilite le changement d’échelle.

Un modèle économique à hybridation multiple.

Môm-artre comprend aujourd’hui 16 établissements accueillant 2200 enfants dans trois régions. Elle s’appuie sur 121 salariés, 37 bénévoles, 34 jeunes en Service civique, et mobilise 150 artistes. L’activité initiale est financée par les parents et par des subventions permettant d’inclure des enfants de familles qui ne pourraient pas payer plein tarif.

À partir de ce savoir-faire, elle s’est diversifiée en développant des projets artistiques auprès de 6000 élèves dans les écoles et les crèches et en organisant une formation au BAFA accueillant 900 personnes par an, des formations à la pédagogie et à l’animation artistiques. Elle propose aux entreprises des prestations lucratives pour organiser des événements artistiques. Elle dispose d’un fonds de soutien permettant l’appui d’entreprises et de particuliers.

Elle fait flèche de tous bois, mêlant subventions, vente de services, salariat et bénévolat.

«  Si une ville cesse de nous financer, nous sommes en difficulté. Et pourtant, grâce à nos 150 lignes de financement, nous ne sommes pas dépendants à plus de 15 % de chacune de nos antennes. Aucun financeur ne pèse plus de 7 % dans le budget consolidé. C’est une stratégie de notre part. Pour consolider notre modèle économique, nous ne cessons de lancer des expérimentations et de nouvelles activités, plus lucratives. »

Entreprenants et startuppers

On dégage aujourd’hui pour les startuppers des financements abondants, on leur aménage des incubateurs, leur offre moult conseillers. Il est bon pour la France d’être dans son temps et d’appuyer une jeunesse bien formée et enthousiaste, mais comment ne pas être frappé par le décalage entre ce luxe de moyens et les soutiens accordés à des projets comme ceux de Môm’artre ? Pourtant, ces entreprenants, souvent confrontés personnellement au besoin auquel ils tentent de répondre, sont directement connectés au terrain et à ses rugosités. Leur énergie permet comme celle des startuppeurs de traverser les murs.

Certes leur modèle économique n’est pas facile à identifier au début, mais celui des startups non plus, sinon le concept de pivot (modification du modèle économique en cours de route) ne serait pas aussi central. En fait, leur modèle économique est presque toujours hybride : les entreprenants dépendent de subventions (mais les startups et entreprises aussi) et ont besoin de temps pour trouver des activités lucratives permettant une bonne péréquation.

C’est finalement la différence la plus nette entre les deux modèles. Pourtant, trouver et faire vivre des modèles hybrides demande au moins autant de compétence et de talent que de faire vivre une activité marchande. Il serait temps d’abattre la cloison de verre entre ces deux modèles d’entrepreneuriat. Les besoins à couvrir sont aussi utiles que ceux de l’économie marchande et les emplois créés nombreux et tout aussi respectables.

Pour en savoir plus voir Môm’artre, une révolution de la garde d’enfants par l’art

Ce texte a été rédigé avec l’apport de Christophe Deshayes


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