L’économie circulaire est un levier clé pour une économie plus durable. Circulariser la durée de vie des produits devrait être un réflexe, mais nous sommes trop souvent les témoins impuissants d’un système qui peine à revoir ses circuits. Parfois, un témoin plus révolté qu’un autre réussit l’impossible : mobiliser un collectif et une hiérarchie. Quand cela arrive dans la fonction publique, cela ébranle notre manière d’appréhender le lien entre économie et bien commun.

Paul Malassigné, commandant du service départemental d’incendie et de secours de l’Indre (SDIS) est choqué lorsqu’il apprend que le nouveau fournisseur des uniformes des sapeurs-pompiers ne prendra plus la peine de récupérer les tenues réformées. Elles seront jetées au tout-venant, c’est-à-dire enfouies. Pourtant, elles ont des qualités exceptionnelles. Il le sait mieux que personne, ayant eu une formation de chimiste de haut niveau : avant de s’engager à venir en aide aux autres, il a suivi une formation de chimiste au King’s College de Londres, puis obtenu un DEA en synthèse des molécules. Il est pénétré de la formule des chimistes : « Rien ne se crée, rien ne se perd, tout se transforme. »

Il demande donc l’autorisation à sa hiérarchie de voir ce qui peut être fait pour trouver une meilleure destination à ces tenues, si possible à la hauteur de leur vraie valeur. Elle lui est accordée, à condition d’approfondir la question pendant son temps libre et ses jours de congé.

L’homme révolté

Enquêtant sur le circuit des tenues usagées, il découvre que l’ancien fournisseur s’en débarrassait auprès du Relais, entreprise sociale et solidaire qui fabrique des plaques ou rouleaux d’isolant recyclé à base de fibres de coton déchiquetées. Cependant, elle n’utilise pas les tenues des pompiers et ne les revend pas sur les marchés asiatique ou africain, comme d’autres vêtements de seconde main. Elle les stocke donc sur place.

Convaincu que la transformation en isolant aux propriétés spécifiques est la vocation naturelle des tenues des pompiers, Paul Malassigné trouve une entreprise, Minot Recyclage, qui accepte d’étudier la question et met finalement au point des plaques d’isolant prometteuses. L’aramide-viscose, dont sont faites les fibres des tenues, n’étant pas un matériau minéral, elle n’est pas conductrice de la chaleur et permet, bien mieux que la laine de verre ou de roche, de lisser les variations de température. Autre avantage : elle ne gratte pas et ne nécessite pour la pose ni tenue de protection ni masque.

Paul Malassigné teste cet isolant dans sa caserne, et, en pleine canicule de l’été 2018, il règne une fraîcheur surprenante dans la pièce isolée. Il est même convoqué par sa hiérarchie qui pense qu’il a fait installer un climatiseur à son insu !

Pour développer l’expérience dans le département, un avenant est ajouté au contrat avec le fournisseur afin qu’il reprenne les tenues usagées et les cède au Relais pour le déchiquetage puis la fabrication de l’isolant. Ces fibres étant un peu plus chères que la fibre de verre, Paul Malassigné fait en sorte que les appels d’offres pour les bâtiments du département spécifient l’usage d’un isolant biosourcé de type aramide-viscose ou équivalent. Cinq casernes de l’Indre ainsi que l’état-major en sont équipés aujourd’hui.

On lui dit alors qu’il est en train de créer une économie circulaire et l’enjeu le passionne. Il lui faut convaincre tous les départements d’en faire autant, ce qui n’est pas une mince affaire. Même si la preuve de concept est acquise, le passage à l’échelle reste une épreuve pour toute innovation. En l’occurrence, il faut collecter 250 000 tenues chaque année dans des endroits très dispersés, les faire converger vers le Relais, puis acheminer les panneaux isolants vers les lieux où l’on rénove des casernes. Cela suppose de mobiliser beaucoup de personnes sur des enjeux qui ne leur semblent pas forcément pressants. Il faut alors créer une prise de conscience collective.

Valoriser le projet par la médiatisation

Avec l’accord de sa hiérarchie, il réalise un court reportage sur le recyclage des tenues. Ce reportage est vu 6 000 fois en local, puis 60 000 fois quand France 3 Centre-Val de Loire le reprend et enfin 3 millions de fois quand France 3 National le diffuse et les réseaux sociaux le relaient. Ce succès inattendu aurait pu susciter des réserves, mais la hiérarchie encourage au contraire l’équipe à continuer.

Paul Malassigné présente le projet à divers concours, notamment au Grand Prix des Bonnes Nouvelles des Territoires, où il est élu coup de cœur du jury. Cette médiatisation entretient la motivation de la petite équipe qui porte le projet :

« Dans le film sur notre projet diffusé sur les réseaux sociaux de nombreuses personnes impliquées apparaissent et l’on voit ce qu’elles ont réalisé. Lorsque nous recevons un prix, nous n’apparaissons pas tous sur la photo, mais nous organisons un événement pour l’occasion et le trophée matérialisant le prix est exposé dans une salle d’honneur. »

Changer d’échelle : être entrepreneur tout en restant fonctionnaire

L’ambition de Paul Malassigné est de changer d’échelle. Si 23 SDIS participent actuellement au projet, représentant au total la moitié des tenues de sapeurs-pompiers, les uniformes de l’armée et de la police pourraient être aussi concernées. Des débouchés nouveaux pourraient être trouvés dans le BTP, l’automobile, l’aéronautique et même le spatial, à condition de faire de la R&D pour trouver des produits adaptés et à plus forte valeur ajoutée.

Inventer des produits ainsi que trouver des financements et des marchés relève d’une démarche d’entrepreneur, et Paul Malassigné est à une croisée des chemins. Fonctionnaire, il se doit à 100 % à son activité publique, et si plusieurs lois sont venues ouvrir la porte à une activité secondaire, entretenir dans l’exercice de ses fonctions un lien financier avec des entreprises privées lui reste interdit, même sur ses temps de congé et de loisir. De toute façon, un fort développement du projet n’est pas compatible avec un investissement dans les marges de son temps. Il devrait donc faire le saut vers l’entrepreneuriat, mais il n’est pas tenté :

« Mon objectif est de créer des structures qui fonctionnent seules. Je suis heureux d’être désintéressé. Les sapeurs-pompiers ou personnels hospitaliers ne sont pas rares à partir dans des zones frappées par une catastrophe pour mettre bénévolement, pendant leur temps de repos, leurs compétences au service d’une population qui en a besoin. Un instituteur me disait autrefois qu’on ne pouvait être fier que d’une chose, d’avoir sauvé un homme, ce n’est pas étranger à ma vocation. L’économie circulaire a de nombreuses vertus, mais elle ne sauve personne… »

Il a préféré lancer un partenariat entre la Fédération nationale des sapeurs-pompiers et un entrepreneur, Thomas Huriez, autre lauréat du Grand Prix des Bonnes Nouvelles des Territoires qu’il a connu à cette occasion. Celui-ci a créé à Romans-sur-Isère l’entreprise 1083, qui a relocalisé toutes les étapes de fabrication de vêtements en France en mettant sur le marché une ligne de vêtements en matériaux recyclés ou biologiques. Cette alliance originale peut permettre à Paul Malassigné de promouvoir son projet tout en restant pompier et à Thomas Huriez de tirer parti des expertises et des réseaux de son partenaire pour avancer dans un univers balisé de normes administratives et morales. À moins qu’avec l’élaboration de la loi sur l’économie circulaire, il soit confié à Paul Malassigné un rôle afin d’aider à la mise en mouvement de toutes les administrations concernées.

On peut en tout cas être entrepreneur dans l’Administration, à condition de savoir jouer dans les marges et d’associer intelligemment la hiérarchie pour qu’elle apporte durablement au projet un soutien bienveillant.

Pour en savoir plus, voir « Comment des pompiers réinventent l’économie des uniformes »

Michel Berry et Christophe Deshayes, École de Paris du management


1 commentaire

NEGARET Patrick · 15 février 2020 à 8 h 11 min

Sens de l’intérêt général ,volonté et habileté permettent d’aboutir à de fantastiques réalisations

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