La société accumule la production de richesses matérielles tout en se délitant. L’avenir est aux entreprenants, infatigables fabricants de relations. Ce sont les tisserands et les repriseurs du tissu social sans lequel aucune société ne peut se développer harmonieusement dans la durée.

L’École de Paris du management, qui étudie depuis vingt-cinq ans les pratiques du management, a vu monter une catégorie d’acteurs particuliers, qu’elle a appelé les entreprenants. Ils développent une énergie sortant de l’ordinaire pour résoudre des problèmes paraissant insolubles ou créer des activités porteuses de convivialité et de sens, sans avoir le profit comme seul critère de réussite. On en trouve partout : la saison 1 de cette chronique présente dix exemples dans les associations, six dans les territoires, cinq dans les entreprises et 4 dans les administrations publiques.

Dans la vidéo ci-dessus, j’ai invoqué deux caractéristiques pour commenter le titre proposé par Jean-Philippe Denis, « Le jardin des entreprenants, l’impensé de l’économie ». Certains, comme les fondateurs de Siel Bleu, pourraient devenir riches en transformant leur association en entreprise mais ils s’y refusent pour préserver leur liberté d’exploration et de recherche. D’autres, comme Môm’artre, mêlent ressources marchandes et subventions, salariat et bénévolat. J’ajouterai ici un autre impensé de l’économie : la nature des relations que les entreprenants génèrent. Je ferai référence à des exemples développés de cette chronique, avec des liens permettant de remonter à l’article.

Produire des biens et produire des relations

L’économie s’est intéressée à la production et à l’échange de biens, et, plus récemment de services marchands. La nature et la qualité des relations entre les agents ne sont guère centrales pour elle. C’est ainsi par exemple que les synergies anticipées lors de fusions sont régulièrement surestimées du fait de la désagrégation des relations qu’elles entraînent. J’avancerai ici que les entreprenants ont au contraire la préoccupation majeure de fabriquer et entretenir des relations. Ils savent que sans cela ils ne peuvent atteindre durablement leurs objectifs.

Le Réseau d’échanges réciproques de savoirs® a mobilisé des centaines de milliers de personnes dans un impressionnant dispositif générateur de liens sociaux et de fierté sans aucun échange d’argent. Voisins malins salarie des habitants pour aller de porte en porte nouer des liens avec leurs voisins, avec une mission confiée par la mairie, le bailleur, un fournisseur d’énergie, etc. La mission sert de motif pour faire ouvrir les portes et de source de financement de l’association, mais la préoccupation majeure est de développer un tissu de relations qui sorte les habitants des quartiers de leur relégation. Singa, qui veut favoriser l’accueil des réfugiés, organise des activités les aidant à apprendre la langue et les coutumes et à se doter d’un réseau les aidant à s’insérer. Si elle a élaboré un modèle économique original, son obsession est de perfectionner son système de mise en relation.

L’association NQT a mis en place un dispositif de parrainage par des cadres de bac + 4 des quartiers qui ne trouvent pas de travail du fait de la stigmatisation dont ils sont l’objet. Elle leur fait ainsi accéder à un réseau qui les aide à prendre contact avec des employeurs et à apprendre leurs codes, activité qui demande un fort investissement des parrains. Or, bien que les cadres se déclarent souvent débordés, leurs candidatures se multiplient au point que NQT manque de jeunes. Les relations de reporting, de négociation avec clients, fournisseurs, collègues, manquent probablement pour les cadres de l’humanité qu’ils trouvent dans les relations avec les jeunes.

L’entrepreneur peut aussi être un entreprenant s’il attache un soin particulier aux relations. C’est le cas des créateurs de start-up, pour qui la qualité des liens qu’ils nouent dans l’équipe est à la fois source d’efficacité et de plaisir. Quand l’entreprise grossit, le rôle des instruments de gestion, la pression de la finance, la division des rôles, arrivent à distendre les liens. Pourtant on trouve dans le Jardin des entreprenants nombre d’entrepreneurs attentifs à la relation. Jean-Philippe et Catherine Cousin, entrepreneurs performants, passionnés et réactifs, ont une singularité : ils sont obsédés par la qualité de leurs relations avec le personnel, les fournisseurs et les clients. Lors d’un effondrement du marché, ils ont refusé de licencier, comme “ils auraient dû le faire”, et organisé un branle-bas de combat et ils y ont été aidés par les fournisseurs, les clients et même les banquiers. Cet investissement sur les relations est perçu par certains comme contraire à la vertu économique, alors qu’il est un facteur de résilience face à un marché chahuté.

Les relations, enjeu de société

Les relations sont une réponse à nombre d’enjeux de la société.

En occupant les ronds-points, les Gilets jaunes ont trouvé une fierté, des convivialités nouvelles, et un sentiment d’exister mieux. Quand les relations se renforcent, l’économie pèse un peu moins.

Le drame d’un chômeur, outre les aspects matériels, tient à l’accumulation de réponses négatives à ses demandes. Descartes disait : « C’est proprement n’être rien que de n’être utile à personne. » Le chômeur se sent devenir rien quand on lui dit à longueur de mois qu’on n’a pas besoin de lui. Dans un reportage de M6 sur l’opération Territoires zéro chômeurs de longue durée, on voit d’anciens chômeurs se transformer physiquement au fil des mois, même quand leurs ressources n’augmentent pas de manière considérable. Ils existent dans le regard des autres, disent-ils. Ils sont pris dans un système de relations dans lequel ils se sentent entourés et utiles.

La solitude des personnes âgées est un fléau presque ignoré. L’association ensemble2générations a eu une idée lumineuse : loger chez des personnes âgées des étudiants en mal de logement. Avec beaucoup de finesse, elle établit des relations qui reconstituent la magie des relations entre grands-parents et petits-enfants. Pourtant les subventions dont elle a besoin lui sont trop chichement distribuées, la solitude n’étant pas encore considérée comme un enjeu national. Elle trouvera peut-être les moyens de changer d’échelle en proposant aux entreprises, via l’association Accordés, des prestations pour aider leurs salariés perturbés par la situation de leurs parents isolés ou de leurs enfants étudiants..

Les entreprises elles-mêmes ressentent les limites du modèle managérial traditionnel et cherchent à libérer les énergies, à inventer des modes d’organisation alternatifs, à favoriser la prise de risque, à valoriser le bien-être au travail. Jusqu’à présent c’est le modèle de la start-up qui a servi de référence pour mobiliser les salariés, mais il ne convient pas forcément aux entreprises. Elles pourraient alors avoir avantage à tirer parti de ce qu’imaginent déjà les entreprenants, et à encourager des vocations.

L’avenir est aux entreprenants

Keynes, dans «Perspectives économiques pour nos petits-enfants », anticipait que, quand la société n’aurait plus besoin de mobiliser tout le monde pour subvenir à ses besoins économiques fondamentaux, elle risquait de sombrer dans une dépression nerveuse universelle, et qu’il lui faudrait savoir « mettre au premier plan les vrais problèmes de la condition humaine, à savoir ceux de la vie et des relations entre les hommes ».

S’il était encore parmi nous, il dirait que l’avenir est aux entreprenants… ou ne sera pas, aurait pu ajouter Malraux.

Cet article a bénéficié d’une inspiration de Jean-Philippe Denis et d’échanges nourris avec Pierre-Louis Dahan, Christophe Deshayes et Claude Riveline

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